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LE MYTHE DU PROGRÈS

 

Ce texte a été écrit par Michel Boccara pour la conférence-débat
sur le thème du Mythe du Progrès
qu’il a animée le 21 avril à Toulouse.
Cette conférence avait pour objet d’introduire les Journées d’Études et de Propositions,
organisées par le réseau “Sortir du nucléaire” et les Amis de la Terre Midi-Pyrénées
sur le thème « Changeons de mythe, sortons du nucléaire ».

Michel Boccara est sociologue, chargé de recherches au CNRS-Toulouse (LISST).
Il a été administrateur du réseau « Sortir du nucléaire » de juin 2010 à mars 2011.



« Nous sommes scientifiques par manque de finesse. » Roland Barthes

 

 

 

Il nous a semblé qu’un des facteurs qui empêchait les gens de sortir du nucléaire était un attachement de type religieux et que cette religion se caractérisait, notamment, par l’adhésion à un mythe fondamental : le mythe du progrès.

 

Ce mythe, sous sa forme canonique, est assez simple : le monde, et en particulier l'huaminté, se caractérise par une tendance à progresser, c'est-à-dire à passer d'un état inférieur à un état supérieur.

Il est très difficile de combattre ce mythe tellement il est ancré en chacun de nous et en particulier dans notre devenir de petit homme/femme qui deviendra grand(e). Or ce mythe a donné le développement technologique sans frein dont nous voyons aujourd’hui les développements désastreux.

Une autre question que nous pouvons-nous poser c’est : quel rapport a cette idée de progrès avec l’état de guerre ? Pouvons nous penser un développement qui ne soit pas guerrier ? Sommes-nous prêts à accepter cette idée neuve, la paix ? Si nous le voulons, nous pouvons contribuer immédiatement à la paix car chaque sourire humain mine les projets de guerre. Chaque pensée constructive diminue l’impact des forces destructives. Inversement chaque pensée fataliste du type « on ne peut rien faire » contribue à ouvrir davantage la porte de la destruction.

Le message que je souhaite porter, au-delà de cette réflexion sur la science et le mythe du progrès, est le suivant : nous qui vivons aujourd’hui, nous n’assistons certainement pas par hasard à toutes ces guerres ; chacun de nous est le guerrier responsable de la grande balance historique. Nous ne sommes nullement les victimes impuissantes des événements extérieurs, mais peut-être bien au contraire la goutte décisive qui peut faire pencher la balance vers la vie… ou vers l’anéantissement. Porter consciemment cette responsabilité, c’est ça, la dignité de l’homme [1] .

 

Or aujourd’hui, aller vers la paix, c’est renoncer à cette énergie qu’on appelle « nucléaire » et qui est profondément ancrée dans l’histoire humaine et notamment dans cette forme particulière de progrès que nous appelons progrès scientifique. La physique contemporaine, en tant qu’elle se veut interrogation sur les limites extrêmes du monde, a remplacé depuis quelques siècles dans ce domaine la théologie. Aller vers la paix, passe donc par une critique de cette idée de progrès, notamment scientifique, et donc par une critique de la science. Critiquer quelque chose ne signifie pas le nier, c’est-à-dire s’inscrire dans une perspective duale du « tout bon » ou « tout mauvais », critiquer une œuvre, c’est la continuer. Mais il arrive que continuer une œuvre passe par une remise en cause fondamentale de certaines de ces prémices. C’est, me semble-t-il, la situation actuelle.

 

 

I / Inter-critique de la science du mythe (de l’art) et de la politique

_______________________________

La critique de science est une œuvre d’autant plus urgente qu’elle est peu menée. Or pour critiquer la science, il me paraît nécessaire de se situer à la fois au dedans et au dehors: au dedans car on ne peut mener une critique d’un objet sans le connaître.

Et se pose alors la question des relations entre sciences humaines et autres sciences, question que je pose souvent sous la forme suivante : existe-t-il des sciences inhumaines ?

Je pense que, plutôt que de distinguer par exemple les sciences physiques et les sciences humaines, il nous faut parler de sciences humaines de la physique et sciences humaines de la société.

Le point de vue adopté ici est donc de critiquer la science de l’intérieur et de l’extérieur : j’ai choisi le point de vue du mythe et du politique. La science doit être régulée par le mythe, dont l’art a repris une partie des fonctions, et le mythe par la science.

 

1 ) Le mythe se développe dans l’ensemble de ses versions dont aucune n’est la bonne version alors que la science a tendance à développer une vérité qui doit ensuite être falsifiable pour laisser la place à une autre vérité… En effet, même si dans la pratique la science aboutit aussi à de multiples versions comme le mythe, la notion de vérité semble encore aujourd’hui la caractériser. On constate notamment une difficulté à s’émanciper de sa version strictement logique : une proposition est soit fausse, soit vraie, soit indécidable.

Le principe d’incertitude développé en physique contemporaine implique que l’on doive choisir une détermination au détriment d’une autre est un pas accompli par la science pour réactiver ses racines mythiques. C’est en substance la position de la philosophie « relativiste » même si dans ses applications, la physique contemporaine est loin d’en avoir vraiment tiré les conséquences.

En effet, l’usage technocratique et technoscientique qui est fait des théories physiques et mathématiques, va privilégier une version au détriment d’une autre. Par exemple dans le domaine des énergies : la version de l’énergie nucléaire, au détriment des autres énergies solaires, éolienne, terrienne…

L’exigence de pluralisme est cependant si forte que l’on va alors abriter ce discours uniciste au sein d’une idéologie faussement plurielle : un euro pour le nucléaire, un euro pour les énergies renouvelables… Le grand mensonge de « la science », c’est-à-dire d’une science qui n’accepte pas de se soumettre à la critique – rappelons qu’une critique pour être efficace doit pourvoir être menée du dedans et du dehors - cache que les crédits de la recherche continuent de respecter la logique du pâté de cheval et d’alouette…

Les mathématiques, dans la mesure où elles sont essentiellement une discipline fondamentale, sont plus proches du mythe car elles développent une pluralité de modèles et de théories. Qu’un de ces modèles soit alors choisi par la base technoscientiste, et en particulier la physique nucléaire, pour l’expérimenter, le développer, en faire un univers unique au sein de tous les univers possibles n’est pas une question mathématique et c’est pourquoi le mathématicien devrait exercer son pouvoir de critique sur les applications que l’on fait de ses recherches fondamentales.

Il devient de plus en plus nécessaire de développer une autre science, pluraliste, qui admette la cohabitation des modèles. C’est déjà le cas en mathématiques fondamentales. Donnons l’exemple « classique de la définition des droites parallèles : deux parallèles peuvent se rencontrer en un seul point, en une infinité de points, ou ne jamais se rencontrer, suivant les axiomes et la théorie géométrique que l’on choisit.

Il faut développer une science qui se souvienne de ses racines mythiques, restaurer l’inconscient mythique de la science, se libérer de cette drogue dure qu’est la conscience [2]

 

2 ) La science a tendance a développer une relation de violence avec la nature. Il lui faut briser, torturer la nature pour lui faire avouer son secret – le secret d’une énergie inépuisable, ou le secret d’une génétique indéfiniment malléable, ou celui d’une technique indéfiniment miniaturisable... Cette relation est ancienne et on la retrouve déjà dans l’alchimie qui n’est pourtant pas une discipline scientifique au sens moderne du mot.

Là où les méthodes sont devenues les plus inacceptables, c’est dans le domaine de l’expérimentation animale. On assiste d’ailleurs aujourd’hui à une remise en cause globale de ce primat de l’homme sur l’animal, y compris dans le domaine de l’anthropologie [3] .

Pour prendre un exemple particulièrement honteux : « Pour voir comment les animaux réagissent à la souffrance les chercheurs ont souvent cherché    à infliger eux-mêmes cette souffrance [4] . »

Une science qui cherche à comprendre la nature en la faisant souffrir est-elle capable de nous faire vivre heureux ?

Il faut développer une autre science qui s’appuie sur les valeurs de l’empathie, c’est-à-dire sur les valeurs mythiques de la métamorphose qui fait que nous savons que nous sommes aussi l’autre, l’autre animal, l’autre végétal, l’autre pierre, l’autre atome… ce que l’on nomme aussi du mot « amour » : je ne sais pas ou tu commences, tu ne sais pas où je finis, l’empathie donne un accès direct au soi « étranger » [5] .

 

(Lecture 1 : la Leçon des Bonobos [6] )

 

3 ) Les résultats de la science ne sont pas indépendants de la méthode. On assiste aujourd’hui à la situation suivante : on accepte que des comités d’éthique puissent réguler un peu la toute puissance de l’expérimentation scientifique mais on ne considère pas l’éthique comme faisant partie de la science. Il faut donc réinventer une science éthique.

Il nous faut dire qu’il y a des méthodes inacceptables, même du point de vue scientifique. La théorie ne peut pas être indépendante de la méthode. Que vaut une théorie qui s’appuie sur des méthodes de domination et de violence ? Que vaut un savoir sur l’animal en captivité, sur l’animal que l’on tue, que l’on torture pour le « comprendre » ? Quelles données extrait-on de l’atome fracassé ?

Plus que d’un mouvement anti-nucléaire, nous avons besoin d’un mouvement qui défende les droits de l’atome, les droits du noyau, les droits d’une matière réanimée, les droits d’une planète vivante. Nous devons réintégrer la lumière « divine [7] » dans le domaine de la physique fondamentale.

 

L’idée que la lumière vient d’ailleurs est aujourd’hui une idée mythique séparée de la science, et les physiciens parlent d’une lumière des origines, d’un rayonnement cosmique qui vient du fond des âges nous enseigner ce qu’était la matière aux origines, c’est-à-dire lorsque les atomes ne s’étaient pas encore formés. Il nous faut critiquer ces deux idées de lumière l’une avec l’autre.

Je voudrais prendre les choses sous un autre angle :  l’idée que la violence que l’on fait subir à la nature est insupportable, est elle-même insupportable à une bonne partie des scientifiques. La science violente ? Allons donc, elle a tout un discours de paix à notre service…

Il est insupportable au physicien ordinaire, au biologiste ordinaire dont toute la pratique expérimentale est fondée sur la manipulation d’une matière sans droits, d’une matière que l’on a reclassifiée, suivant les niveaux  a) inerte, b) vivante mais sans pensée, c) pensante mais sans conscience… de s’entendre dire qu’il est « violent ». Il nous taxe immédiatement d’anthropomorphisme, comme s’il pouvait y avoir une science indépendante de l’homme, une science « inhumaine ». Nous avons développé – depuis quand ? - une capacité à classer les phénomènes en « êtres » et « choses » et avec les choses, nous ne sommes pas empathiques.

Si on remet en cause les droits que les physiciens ont à exercer cette violence, ils répliquent que cette violence n’en est pas une… si les animaux peuvent à la rigueur avoir des droits, on commence à leur en concéder quelques uns, les végétaux et les minéraux n’en ont pas car ce ne sont que des choses ! Depuis quand peut-on être violent sur des choses !?

C’est justement cette entreprise de chosification de la nature qu’il nous faut combattre. Il nous faut réanimer la nature, la resubjectiver, réhabiliter le respect de ces objets sujets, comme les pensent toujours nos contemporains dans les sociétés dites traditionnelles, réinventer des méthodes empathiques. Pour parler dans le langage de l’art, l’artiste contemporain doit redonner à l’objet sa qualité de sujet.

 

 

II / Mythe et variations

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1 ) L’âge d’or

L’âge d’or est une version grecque d’une mythologie très ancienne dont on retrouve des variantes jusque chez les Mayas.

On trouve plusieurs versions de ce mythe : une version « passéiste », une version « progressiste » et une version « cyclique ».

Ce mythe daterait du début de l’agriculture et de l’élevage, c’est-à-dire d’un mode de production où on met en esclavage la nature.

Ce n’est pas seulement un rapport au temps qu’établit ce mythe, mais aussi un rapport à la morale : les hommes sont de plus en plus mauvais, de plus en plus souffrants…

On s’éloigne aussi d’une nature originelle où l’homme ne connaît pas le travail : une lecture historique de ce mythe permet d’y reconnaître l’âge de la chasse et de la cueillette, où « le sol fécond produisait de lui-même » (Hésiode) et il n’y avait pas besoin de semer pour obtenir du grain… (Mythe yucatèque de l’origine du travail). Âge de pierre, âge d’abondance [8]  !

 

(Lecture 2 : l’Âge d’or)

  2 ) Il est toujours joli le temps passé

 

Si j’connu un temps de chien certes

C’est bien le temps de mes vingt ans

Cependant nous pleurons sa perte

Il est mort, c’était le bon temps

Georges Brassens, Le Temps passé

 

À l’échelle humaine, l’âge d’or est celui de l’enfance.

Il y a une lecture multiple possible du mythe de l’enfance-âge d’or :

- une lecture directe : le monde de l’enfance est bien celui de l’âge d’or... un monde où l’on n’a pas à se soucier de sa subsistance...

« la vie de Cocagne est sous nos yeux ; c’est la vie même de l’enfant. Ce n’est pas une vie imaginaire. Bien réellement l’enfant trouve sa nourriture préparée… » (Alain, Les dieux, « Cocagne », Livre I, chap. 2, 1934.)

- une lecture critique : l’enfant est le temps de l’oppression, de l’exploitation par l’adulte qui abuse de l’enfant… et c’est cette constance de l’oppression enfantine qui empêche justement l’émancipation et le progrès des sociétés.

« À peu près la moitié de l’espèce humaine périt dans l’enfance à cause de soins inadaptés et de  négligences » écrit le pédiatre William Buchan au 18e siècle. Le travail de Lloyd de Mauss « L’évolution de l’enfance » est un long réquisitoire contre l’immaturité des sociétés humaines qui font souffrir l’enfant et disposent de sa vie en fonction des besoins des adultes.

Lloyd de Mauss reste cependant un adepte du progrès : il pense en effet que dans nos sociétés, on commence en fin à développer un mode d’éducation coopératif où l’empathie devient la règle des rapports entre parents et enfants [9] .

- une lecture en termes de variantes : il n’y a pas une version « vraie » mais c’est l’ensemble des variantes qui donne la « vérité » du mythe…

 

3 ) Mythe : vécus, récits et variations

Le mythe du progrès n’est pas homogène. Il ne se réduit pas à un dualisme : ceux qui sont pour et ceux qui sont contre – être contre est d’ailleurs toujours plus faible qu’être pour… la décroissance est une idée plus faible que la croissance car elle se définit par rapport à la croissance. Il faut, comme le disait Nietzsche, aller au delà de la croissance et de la décroissance…

 

Il y a un grand nombre de variantes qui constituent ce corpus mythique. Si on prend par exemple le discours des sciences, il n’est pas homogène : certains scientifiques « croient » au progrès », d’autres n’y « croient » pas, d’autres y croient bien que, d’autres n’y croient pas, cependant… Les énoncés : « la société progresse » ou « la société n’a pas de sens » sont deux énoncés parallèles, deux versions parallèles du mythe du progrès.

Le mythe du chaos, que l’on trouve aussi chez Hésiode ou Ovide comme préludant au mythe de l’âge d’or, est un mythe aujourd’hui assez en vogue : le chaos engendrerait de l’ordre… l’ordre ne serait pas originel mais une forme ordonnée du chaos. Les mythes cosmologiques de la physique contemporaine recoupent en partie les mythes traditionnels.

N’oublions pas que le mythe est d’abord vécu, et qu’un énoncé est d’abord une expression du mythe mais pas le mythe. Confondre mythe et récit mythique serait faire le même type d’erreur que celle qui consisterait à confondre rêve et récit de rêve [10] .

Quels sont les vécus mythiques du progrès ?

Le vécu de l’enfance, ou les souvenirs d’enfance et la représentation que l’on s’en fait en les comparant à ceux de l’âge adulte.

Un satori, c’est-à-dire la perception d’une jouissance immédiate et totale, un vécu au delà du progrès, la joie contre le bonheur ?

Le cinquième rêve, l’idée d’une émergence spirituelle d’un nouvel homme

Le livre de Patrice Van Eersel Le cinquième rêve (Grasset et Fasquelle, 1993) nous donne plusieurs versions de ce mythe progressiste futuriste et notamment la version de Teilhard de Chardin – la noosphère -  revisitée par les fanas du web.

Cette vision progressiste du monde est une vision scientifique et religieuse.

 

 

« L’homme, non pas centre statique du Monde, comme il s’est cru longtemps, mais axe et flèche de l’évolution, ce qui est bien plus beau. » (Teilhard de Chardin, Le phénomène humain, p. 11).

[Ni centre statique, ni axe et flèche mais trajectoire qui se construit sans que le but soit prédéfini, en redéfinissant le but à chaque étape.]

Teilhard développe une double vision progressiste et décadente :

« Une fusée qui monte suivant la flèche du Temps, et ne s’épanouit que pour s’éteindre, un remous montant au sein d’un courant qui descend, telle serait donc la figure du monde. » (p. 23). L’univers atteint un futur point oméga situé des millions d’années dans le futur où il converge vers Dieu.

 

(Lecture 3 : visions progressistes de Teilhard de Chardin)

  4 ) Quand on gagne quelque chose, on perd toujours quelque chose. « Ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre. Rien ne se construit qu’au prix d’une destruction équivalente. » (Teilhard, id. p. 22). Teilhard est un penseur complexe, en témoigne cette réflexion qui relève davantage d’une vision non linéaire du monde.

Il y a deux types de visions linéaire : une vision orientée dans un sens ou dans un autre (progrès ou décadence) et une vision circulaire ou spiralique – qui combine les deux premières. Si nous nous rapprochons de la pensée de la physique relativiste et quantique, nous devons remplacer ces visions linéaire, circulaire ou spiralique par une vision que j’appellerai ondulatoire, c’est-à-dire où il n’y a pas absolument d’orientation mais une occilation, une non orientation fondamentale de l’espace et du temps.

Ceci nous amène à aller au delà des catégories classiques d’espace et de temps [11] ... là où, pour reprendre le mot de Mélanie et Grégory Bateson où les anges ont peur d’aller [12] .

 

.

III / Temps universel et temps humain

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1 ) Temps

Je donnerai ici quelques caractères généraux du temps humain, tel qu’il est culturellement analysé et vécu.

On peut en gros distinguer quatre grands ensembles de rapports au temps [13] :

 

i) le temps est un phénomène local, dès que l’on passe au temps « profond », il disparaît et se fond dans un temps substantiel comparable à l’espace.

Cette position est celle des Australiens, il s’agit d’une vision non linéaire du monde. Elle n’est linéaire que lorsqu’on approche du présent. En quelque sorte la linéarité est une illusion d’optique due à la proximité de l’observateur.

ii) Il y a deux types de « temps » : un temps originel et un temps linéaire

Le temps originel est un  temps qui n’a ni durée, ni dimension. Il est une sorte de matrice de tous les possibles. Le temps linéaire est l’actualisation de ce temps originel. Cette conception ancienne, se retrouve chez les Grecs avec l’opposition aïon/chronos ou chez les Mayas yucatèques avec l’opposition suhuy/k’in. Mais on la trouve aussi dans certains modèle physiques ou il existe un nombre quasi infini d’univers correspondant tous à une actualisation précise. L’un d’eux correspond aux valeurs de notre univers mais il en existe une infinité d’autres où nous n’existons pas.

ii) Le temps est fondamentalement linéaire, la flèche du temps s’écoule toujours le même sens.

iiii) Il existe un temps linéaire relatif mais ce temps n’est pas absolu, absolument le temps n’existe pas... Cette position est défendue à la fois par Einstein et par Bergson.

 

On peut aussi distinguer entre cycles et ondulations.

 

i) un cycle est orienté dans un sens,

ii) une ondulation n’a pas d’orientation, elle indique une fluctuation fondamentale, quelque chose comme un courant alternatif où le temps change sans cesse de sens… ce qui revient à dire qu’il n’en n’a pas.

 

La psychanalyse freudienne envisage une sorte de temps immobile qui serait gouvernée par le principe de répétition. Pour Freud, le principe de répétition est plus fondamental encore que le principe de plaisir. Seul ce dernier est soumis au temps. Dans l’inconscient le temps, absolument, n’existe pas.

En grammaire, on a décrit des langues qui sont sans temps, c’est-à-dire où le verbe n’est pas orienté suivant un mode passé, présent ou futur mais où il est associé à un aspect, c’est-à-dire un temps local lié à l’action : par exemple l’action est en train de se faire, terminée ou à faire …

Enfin, ce que l’on appelle le présent peut aussi être considéré comme une sortie du temps : le présent n’est pas situé entre un avant et un après mais il est le « toujours nouveau ». C’est le principe, par exemple, de la philosophie tchan (Chine) ou zen (Japon) : effectue toute action comme si c’était la première fois, avec l’énergie du débutant.

L’état de méditation consiste aussi à se situer dans un tel présent, sans « pensée ».

 

(Lecture 4 : Illusions d’optiques, le temps et l’espace des Australiens)

  2 / Vécu

Daniel Stern est un pédiatre psychanalyste qui, à partir de ses observations cliniques sur le nourrisson, a mis en place une thérapie qui s’appuie sur l’analyse du moment présent.

Il montre comment des durées très courtes qu’il qualifient de « moments présents » (entre une et dix secondes avec une durée moyenne de trois à quatre secondes) peuvent, si nous les analysons, révéler l’ensemble de la dynamique d’un psychisme. Le monde entier est alors, pour reprendre sa métaphore, contenu dans le grain de sable d’un sablier.

Certains de ces moments peuvent se révéler décisifs et permettrent à notre vie de « basculer » dans un sens ou dans un autre. Stern parle de moments urgents qui précèdent/anticipent/appellent de nouvelles rencontres.

Peut on aussi appliquer cette théorie aux bouleversements historiques puis la généraliser au devenir ?

 

Un cadre clair pour que se fraye un processus obscur

On peut mettre alors en série trois théories qui reprennent un même « pattern » à trois niveaux différents : psychique, culturel et cosmique.

Ce pattern pourrait, en gros, se résumer ainsi :

 

i ) apparition subite (ponctuation)

ii ) maintien sans changement pendant une longue durée (équilibre),

iii ) disparition et remplacement par une autre apparition ou maintien et apparition d’une autre forme qui lui coexiste.

 

L’anthropologue Georges Foster a appliqué cette théorie aux révolutions :

Les bouleversements historiques, par exemple celui de la conquête espagnole au Mexique, sont ensuite suivis d’une stabilisation de longue durée : jusqu’à la fin du 20e siècle, les sociétés latino-américaines vivaient toujours sur la lancée des changements apportés par la conquête espagnole. Le développement de la mondialisation (ou globalisation) est sans doûte en train de proposer un nouveau bouleversement.

Daniel Stern développe une variante de cette théorie à l’échelle psychologique : le moment présent, tel qu’il est vécu par un sujet, appelle l’urgence d’un changement (une rencontre, un réaménagement…) suivi d’une nouvelle stabilisation…

Stephen J. Gould propose une autre variante avec la théorie géologique des équilibres ponctués : une catastrophe entraîne des bouleversements considérables qui vont ensuite se stabiliser dans une phase d’évolution lente, bouleversée par une nouvelle catastrophe, débouchant sur un nouvel équilibre…

Ces trois niveaux pourraient nous conduire à une théorie générale des équilibres ponctués avec un modèle Foster – Stern – Gould.

 

IV / Pour une écologie fondamentale, une origine toujours présente

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1 / Après Darwin…

La théorie géologique des équilibres ponctués

« La théorie de l’équilibre ponctué (…) soutient que les espèces acquièrent réellement leurs caractères distinctifs “au moment de leur naissance”, et qu’elles les gardent ensuite en stase durant toute la durée de leur longue existence géologique. » (Gould, La structure de la théorie de l’évolution, Gallimard, 2006, p. 1075)

[stase : de stasis arrêt, phase d’équilibre après un changement]

« dans la plupart des cas, le changement n’est, en réalité, pas du tout cumulatif. Lors de sa dernière manifestation avant l’extinction, une espèce ne diffère pas systématiquement au plan morphologique de ce qu’elle était lorsqu’elle est apparue une première fois dans les archives fossiles, généralement plusieurs millions d’années auparavant » (id. 1073)

 

À l’échelle géologique, la durée de la ponctuation, c’est-à-dire du « moment présent » de l’espèce est de l’ordre de 1 ou 2 % soit environ 40.000 ans... Il ne s’agit donc pas d’un saut mais d’ un processus « progressif » qui ne présente un aspect « ponctué » qu’à une grande échelle.

D’une manière générale, ponctuation et « stase » sont des questions de grandeur relative et de différence d’échelle.

De ce point de vue, on peut considérer le mythe du progrès comme caractéristique de la naissance de l’homo-sapiens, sa ponctuation. S’il a un avenir, il doit ensuite entrer dans sa phase d’équilibre, qui pourra durer plusieurs millions d’années avant d’être remplacé par autre chose.

 

Présence des bactéries

Plus de la moitié de l’histoire de la vie met en scène les seules bactéries. Les bactéries sont les êtres vivants les plus anciens mais ce sont aussi les plus évolués dans la mesure où elles nous composent essentiellement.

Les êtres humains sont en quelque sorte « des assemblages de milliards de bactéries ». C’est la théorie de la paléontologue Lynn Margulis.

Les bactéries sont autant des êtres de l’avenir que les hommes : davantage même puisqu’elle existent depuis plus longtemps on peut raisonnablement penser qu’elles continueront d’exister après nous… et de toute façon en même temps que nous puisqu’elles nous constituent.

 

Les arguments de Gould pour une critique du mythe du progrès

i ) Le mode bactérien de la complexité (c’est-à-dire la forme statistiquement dominante) n’a jamais changé depuis les origines de la vie)

[D’une manière générale on peut dire que ce qui était là au début est toujours là aujourd’hui et dans une quantité toujours croissante]

ii ) Si on trace une courbe de « l’évolution » des espèces depuis les origines du vivant (soit il y a environ 3,5 milliards d’années), cette courbe est dissymétrique, plus on se déplace vers la droite, c’est-à-dire vers le temps présent, plus les espèces apparues se complexifient.

« Les nouvelles espèces se sont placées sur l’espace disponible à droite, en direction de la complexité croissante, conférant ainsi à la courbe de complexité une asymétrie à droite de plus en plus prononcée au fil du temps. »

La dissymétrie de la courbe à droite est due a) au mur de gauche (les êtres vivants ont une origine absolue) b) au conservatisme, la plupart des espèces contemporaines appartiennent aux règnes anciens, c) à la multiplication des espèces.

« La caractéristique majeure de l’histoire de la vie est une stabilité du mode bactérien sur des milliards d’années ! » (Gould, L’éventail du vivant. Le mythe du progrès, Seuil, 1997, p. 216)

Mais les connaissances humaines se caractérisent à l’inverse par un changement fantastique en l’espace d’une seule génération :

« Quel changement fantastique en l’espace d’une génération ! Du temps de mes parents, tout ce qui vivait était soit animal, soit végétal ; quand je fus à l’Université , les règnes animal et végétal n’étaient plus que deux ramilles perdues dans l’exubérance des branches de l’un de ces trois buissons – les deux autres buissons portant sur toutes leurs branches des bactéries, et seulement des bactéries. » (id. p. 223)

 

2  / Quelques réflexions sur l’écologie fondamentale et les sociétés traditionnelles

 

La métamorphose

La métamorphose est un des processus fondamentaux de la nature et il est à la base du mode de pensée chamanique ou mode qui privilégie l’être à l’avoir. Les êtres sont tous vivants et sont liés par une chaîne continue de transformations : selon la conception chamanique, un homme peut donc avoir un double minéral, végétal, animal et même astral. Il n’y a pas de « domination » de l’homme sur la nature, on trouve même le mythe inverse : la pierre est plus ancienne et donc plus valorisée que l’homme…

 

Nos ancêtres

Si l’homme se métamorphose en pierre, arbre, animal... il établit aussi des relations de parenté avec ces êtres. Leur vie est donc aussi précieuse que celle des humains et doit être préservée comme telle.

Petit corollaire : pour vivre, il faut se nourrir et donc prendre des vies, prendre la vie d’un végétal n’est pas « moins » grave que prendre celle d’un animal ou détruire une pierre... ce peut même être l’inverse.

Gaïa

Mythologie de la mère cosmique – ou du père céleste, Dieu à l’époque moderne – Cette mythologie considère que la terre, voire l’univers tout entier, est un être vivant,  qui peut d’ailleurs être représenté par un animal ou un végétal... Christ de ce point de vue est un tel univers vivant qui a pris forme humaine.

 

 

V / Conclusion

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Des rapports entre science et mythe

On peut envisager différents types de rapports entre science et mythe.

Soit sur un mode évolutionniste ou « progressiste », le mythe est une pensée « primitive » qui est remplacée par la vraie pensée, la science.

Soit sur un mode dialectique : mythe et science sont deux formes de la raison humaine qui s’enrichissent et se complètent.

Là encore la science peut soit être considérée comme une forme nouvelle de savoir sans que le mythe soit disqualifié, soit comme une forme nouvelle de mythe.

Les relations entre science et mythe sont analogues à celles qui unissent homme et bactérie. On peut considérer l’homme de deux manières soit comme un nouvel être, soit comme un simple développement de la bactérie qui continue de vivre dans l’homme, en « créant » de nouvelles organisations.

 

Comment sortir du mythe du progrès ?

Le mythe du progrès est un mythe scientifique c’est pourquoi nous avons consacré une part importante de nos réflexions aux relations entre science et mythe. Contrairement aux idées reçues, la science ne s’oppose pas au mythe mais se construit sur un socle mythique même si elle en contredit en partie les fondements.

En particulier le socle « pulsionnel » ou « affectif » reste essentiel :

la connaissance reste basée sur des affects, l’« objectivité » absolue est un leurre.

 

On ne sortira pas du mythe du progrès, comme on ne sortira pas du nucléaire, si nous ne remettons pas profondément en cause les valeurs sur lesquelles nos sociétés occidentales se fondent. Il s’agit de montrer que ces valeurs ne sont pas scientifiques mais scientistes et qu’elles ont davantage à voir avec une religion qu’avec une connaissance « objective ».

Au delà, s’il n’existe pas absolument de « connaissance objective », nous ne pouvons éviter le recours au mythe pour fonder la connaissance.

 

Il s’agit donc d’apprendre à faire bouger/changer nos paramètres du bonheur et à nous attaquer aux valeurs fondamentales de notre société qui bloquent notre développement et menacent de destruction l’espèce humaine :

la sécurité, le confort, l’environnement, l’argent, le temps, l’énergie…

 

 

Michel Boccara

CNRS-Toulouse (LISST) et réseau « Sortir du nucléaire »,

le 21 avril 2011.

 

 

 

NOTES

[1] ) Gitta Mallasz, scribe, avec Lila, Joseph et Hanna, Dialogues avec l’ange, Aubier, 1976.

 

[2] ) « La conscience est une drogue dure », je reprend ici une proposition de Roland Barthes dans son cours au collège de France sur le Neutre (1977-78), Seuil, 2002.

 

[3] ) En témoigne, par exemple, la mode de plus en plus importante des ouvrages sur les relations entre l’homme e t l’animal, et l’organisation en juin de cette année, par le très officiel « Laboratoire d’Anthropologie Sociale », organisme qui ne se caractérise pas par ses positions critiques, d’un colloque sur la montée en puissance de l’animal en anthropologie. Voir sur ce thème mon ouvrage La part animale de l’homme, Anthropos, 2002.

 

[4] ) Franz de Waal, L’âge de l’empathie, Les liens qui libèrent, 2010, p. 109.

 

[5] ) Idem, p. 103.

 

[6] ) Les lectures sont regroupées dans une deuxième partie de ce texte, ci-dessous.

 

[7] ) « Divine » doit être entendu dans un sens élargi, non seulement qui provient de Dieu mais aussi qui vient d’un « ailleurs » que l’homme ne peut pas nommer.

 

[8] ) L’anthropologue américain, Marshall Salhins, dans les années soixante, avait utilisé cette expression pour caractériser une société ou le temps de travail était, approximativement de trois heures par jour. Si tant est que l’on peut appeler « travail » une activité comme la chasse ou la cueillette qui s’apparente davantage à du jeu qu’à du travail (Marshall Salhins, Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1976.)

 

[9] ) Lloyd de Mause, Les fondations de la psychohistoire, 1986, Paris, PUF, p. 80 et 109.

 

[10] ) On se rapportera au schéma donné en appui de la conférence.

 

[11] ) Pour une bonne introduction aux questions soulevées par la physique contemporaine, voire l’ouvrage de Marc Lachièze-Rey, Au delà de l’espace et du temps. La nouvelle physique, Le Pommier, 2003.

 

[12] ) Grégory et Mélanie Bateson, La peur des anges, Seuil.

 

[13] ) Pour une étude détaillée des différents types de temps, qui ne recoupe pas complètement mon analyse, voir Krzysztof Pomian, L’ordre du temps, Gallimard, 1989.

 

 

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LECTURES

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1 / La leçon des Bonobos

(extraits de L’Âge de l’empathie de Franz de Waal)

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de la guerre

« En raison de l’interdépendance entre groupes disposant de maigres ressources, nos ancêtres ne menèrent probablement jamais de grandes guerres, jusqu’à la période où ils se sédentarisèrent et commencèrent à accumuler des richesses en pratiquant l’agriculture. Les attaques contre d’autres groupes devinrent alors profitables. Plutôt que de résulter d’une pulsion agressive, la guerre semble être davantage une question de pouvoir et de profit. Ce qui laisse entendre aussi qu’elle est loin d’être inévitable. » (p. 45)

 

éthique scientifique

« Nos chimpanzés vivent en espace ouvert et ne participent que s’ils se portent volontaires. Nous les appelons par leur nom en espérant qu’ils viendront effectuer le test (comme ils ne connaissent pas seulement leur nom mais aussi celui des autres, nous pouvons demander à un chimpanzé d’aller en quérir un autre). Les mâles adultes sont d’ordinaire trop occupés pour accourir : leurs luttes de pouvoir et le besoin de garder un œil sur les frasques sexuelles du voisin passent en priorité » (p. 92)

 

einfühlung : capacité de saisir de l’intérieur, terme allemand rendu par le terme d’empathie

« Il exprime en effet la projection d’un individu dans un autre. Nous sommes incapables d’éprouver ce qui se passe hors de nous, mais, par cette fusion inconsciente du soi et de l’autre, les émotions de l’autre résonnent en nous. Nous les ressentons comme s’il s’agissait des nôtres. [on peut aller plus loin et dire : elles deviennent les nôtres, c’est l’art très ancien de la métamorphose]. Cette identification, affirmait Lipps, ne peut s’appliquer à aucune autre capacité comme apprendre, associer ou raisonner. L’empathie donne un accès direct au soi « étranger ». [Qui alors ne devient plus étranger :le soi de l’autre devient notre soi : « lorsque mon cœur devient notre cœur » disent les Wirarikas ou Huichols, autochtones mexicains] (p.103)

Il nous faut chercher l’origine de l’empathie dans les soins parentaux nous dit de Waal, soit, mais il me semble plutôt qu’il s’agit de les retrouver dans les soins parentaux car à l’origine, le petit était bien dans la mère, c’est-à-dire faisait partie de son corps…

 

La désanimation du monde

Mais la coupure de l’empathie ne caractérise pas seulement l’homme, les chimpanzés sont de grands précurseurs, ils « déchimpanzéisent » leurs victimes, comme les tortionnaires déshumanisent leurs victimes et les physiciens nucléaires désaniment le noyau : « Les victimes des guerres entre chimpanzés ont été qualifiées de “dé-chimpanzéisées”, ce terme indiquant la suppression de l’identification qui caractérise la déshumanisation » (p. 124)

 

La science et l’empathie

« D’abord et avant tout, jusqu’à une époque récente, la science ne prenait pas l’empathie au sérieux. Lorsqu’elle s’exprimait dans notre espèce, elle passait pour absurde, on la moquait, on la remisait parmi les phénomènes paranormaux, au même titre que l’astrologie et la télépathie. Une pionnière de l’empathie me parla un jour de la bataille qu’elle avait dû livrer trente ans auparavant pour faire passer le message. Tout ce qui était lié à l’empathie tombait dans la catégorie des sujets mal définis et sentimentaux, mieux faits pour la presse féminine que pour la science dure. » (p. 138)

 

 

2 / L’âge d’or

trois mouvements :

Hésiode, L’origine du travail (mythe yucatèque), L’âge d’or (Léo Ferré).

 

Hésiode

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Quand les Dieux et les hommes mortels furent nés en même temps, d’abord les Immortels qui ont des demeures Olympiennes firent l’Age d’or des hommes qui parlent. Sous l’empire de Kronos qui commandait dans l’Ouranos, ils vivaient comme des Dieux, doués d’un esprit tranquille. Ils ne connaissaient ni le travail, ni la douleur, ni la cruelle vieillesse; ils gardaient toujours la vigueur de leurs pieds et de leurs mains, et ils se charmaient par les festins, loin de tous les maux, et ils mouraient comme on s’endort. Ils possédaient tous les biens; la terre fertile produisait d’elle-même et en abondance; et, dans une tranquillité profonde, ils partageaient ces richesses avec la foule des autres hommes irréprochables. Mais, après que la terre eut caché cette génération, ils devinrent Dieux, par la volonté de Zeus, ces hommes excellents et gardiens des mortels. Vêtus d’air, ils vont par la terre, observant les actions bonnes et mauvaises, et accordant les richesses, car telle est leur royale récompense.

Puis, les habitants des demeures Olympiennes suscitèrent une seconde génération très inférieure, l’Age d’argent, qui n’était semblable à l’Age d’or ni par le corps, ni par l’intelligence. Pendant cent ans l’enfant était nourri par sa mère et croissait dans sa demeure, mais sans nulle intelligence; et, quand il avait atteint l’adolescence et le terme de la puberté, il vivait très peu de temps, accablé de douleurs à cause de sa stupidité. En effet, les hommes ne pouvaient s’abstenir entre eux de l’injurieuse iniquité, et ils ne voulaient point honorer les Dieux, ni sacrifier sur les autels sacrés des Bienheureux, comme il est prescrit aux hommes selon l’usage. Et Zeus Kronide, irrité, les engloutit, parce qu’ils n’honoraient pas les Dieux heureux qui habitent l’Olympos. Après que la terre eut caché cette génération, ces mortels furent nommés les Heureux souterrains. Ils sont au deuxième rang, mais, cependant, leur mémoire est respectée.

Et le Père Zeus suscita une troisième race d’hommes parlants, 1’Age d’airain, très-dissemblable à l’Age d’argent. Tels que des frênes, violents et robustes, ces hommes ne se souciaient que des injures et des travaux lamentables d’Arès. Ils ne mangeaient point de blé, mais ils étaient féroces et ils avaient le coeur dur comme l’acier. Leur force était grande, et leurs mains inévitables s’allongeaient de leurs épaules sur leurs membres robustes.
Et leurs armes étaient d’airain et leurs demeures d’airain, et ils travaillaient l’airain, car le fer noir n’était pas encore. S’étant domptés entre eux de leurs propres mains, ils descendirent dans la demeure large et glacée d’Aidès, sans honneurs. La noire Thanatos les saisit malgré leurs forces merveilleuses, et ils laissèrent la splendide lumière de Hèlios.

Après que la terre eut caché cette génération, Zeus Kronide suscita une autre divine race de héros, plus justes et meilleurs, qui sont nommés Demi-Dieux sur toute la terre par la génération présente. Mais la guerre lamentable et la mêlée terrible les détruisit tous, les uns dans la terre Kadmèide, devant Thèba aux sept portes, tandis qu’ils combattaient pour les troupeaux d’Oidipous; et les autres, quand, sur leurs nefs, à travers les grands flots de la mer, étant allés à Troiè, à cause d’Hélénè aux beaux cheveux, l’ombre de la mort les y enveloppa. Et le Père Zeus Kronide leur donna une nourriture et une demeure inconnue aux hommes, aux extrémités de la terre. Et ces héros habitent paisiblement les Iles des Bienheureux, par delà le profond Okéanos. Et là, trois fois par année, la terre féconde leur donne ses fruits mielleux.

Oh! si je ne vivais pas dans cette cinquième génération des hommes! si, plutôt, j’étais mort auparavant, ou né après! En effet, maintenant, c’est l’Age de fer. Les hommes ne cesseront d’être accablés de travaux et de misères pendant le jour, ni d’être corrompus pendant la nuit, et les Dieux leur prodigueront les amères inquiétudes. Cependant les biens se mêleront aux maux. Mais Zeus détruira aussi cette génération d’hommes, après que leurs cheveux seront devenus blancs. Le père ne sera point semblable au fils, ni le fils au père, ni l’hôte à l’hôte, ni l’ami à l’ami, et le frère ne sera point aimé de son frère comme auparavant. Les vieux parents seront méprisés par leurs enfants impies qui leur adresseront des paroles injurieuses, sans redouter l’oeil des Dieux. Pleins de violence, ils ne rendront point à leurs vieux parents le prix des soins qu’ils ont reçus d’eux. L’un saccagera la ville de l’autre. Il n’y aura nulle pitié, nulle justice, ni bonnes actions; mais on respectera l’homme violent et inique. Ni équité, ni pudeur. Le mauvais outragera le meilleur par des paroles menteuses, et il se parjurera. Le détestable Zèlos, qui se réjouit des maux, poursuivra tous les misérables hommes. Alors, s’envolant de la terre large vers l’Olympos, et délaissant les hommes, Aidôs et Némésis, vêtues de robes blanches, rejoindront la race des Immortels. Et les douleurs resteront aux mortels, et il n’y aura plus de remède à leurs maux.

 

 

L’origine du travail (mythe maya)

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Autrefois, il n’y avait pas besoin de cultiver la terre. Il suffisait de mettre le feu aux essarts. De même le maïs, il suffisait de mettre un grain de maïs, et cela donnait une mesure entière.

Mais la bru feneante a tout gâché.

Elle a dit : puisqu’un grain donne une almude, je mettrai une almude et j’en aurais encore plus… elle a mis une almude et la marmite a débordé et toute la maison a éclaté, remplie par le maïs… De même auparavant, il suffisait de siffler les rouleaux de bois de chauffage en disant « allez viens », et ils roulaient tout seuls… mais le gendre a dit : « je vais les charger sur mon dos, cela ira plus vite », et depuis ce temps, on est obligé de les porter…

 

 

L’âge d’or (Léo Ferré)

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Nous aurons du pain,

Doré comme les filles

Sous les soleils d’or.

Nous aurons du vin,

De celui qui pétille

Même quand il dort.

Nous aurons du sang

Dedans nos veines blanches

Et, le plus souvent,

Lundi sera dimanche.

Mais notre âge alors

Sera l’ÂGE D’OR.

 

Nous aurons des lits

Creusés comme des filles

Dans le sable fin.

Nous aurons des fruits,

Les mêmes qu’on grappille

Dans le champ voisin.

Nous aurons, bien sûr,

Dedans nos maisons blêmes,

Tous les becs d’azur

Qui là-haut se promènent.

Mais notre âge alors,

Sera l’ÂGE D’OR.

 

Nous aurons la mer

A deux pas de l’étoile.

Les jours de grand vent,

Nous aurons l’hiver

Avec une cigale

Dans ses cheveux blancs.

Nous aurons l’amour

Dedans tous nos problèmes

Et tous les discours

Finiront par «je t’aime»

Vienne, vienne alors,

Vienne l’ÂGE D’OR.

 

 

 

3 / Visions progressistes

  Le phénomène humain (Teilhard de Chardin, extraits)

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Pour affirmer que l’Homme, dans la Nature, est véritablement un fait, relevant (au moins partiellement) des exigences et des méthodes de la Science. Ensuite, pour faire entendre que, parmi les faits présentés à notre connaissance, nul n’est plus extraordinaire, ni plus illuminant. Enfin pour bien insister sur le caractère particulier de l’Essai que je présente. Mon seul but, et ma vraie force, au cours de ces pages, est simplement, je le répète, de chercher à voir, c’est-à-dire à développer une perspective homogène et cohérente de notre expérience générale étendue à l’Homme. Un ensemble qui se déroule. Qu’on ne cherche donc pas ici une explication dernière des choses, — une métaphysique. Et qu’on ne se méprenne pas non plus sur le degré de réalité que j’accorde aux différentes parties du film que je présente. Quand j’essaierai de me figurer le Monde avant les origines de la Vie, ou la Vie au Paléozoïque, je n’oublierai pas qu’il y aurait contradiction cosmique à imaginer un Homme spectateur de ces phases antérieures à l’apparition de toute Pensée sur Terre. Je ne prétendrai donc pas les décrire comme elles ont été réellement, mais comme nous devons nous les représenter afin que le Monde soit vrai en ce moment pour nous : le Passé, non en soi, mais tel qu’il apparaît à un observateur placé sur le sommet avancé où nous a placés l’Évolution. Méthode sûre et modeste, mais qui suffit, nous le verrons, pour faire surgir par symétrie, en avant, de surprenantes visions d’avenir.

Bien entendu, même réduites à ces humbles proportions, les vues que je tâche d’exprimer ici sont largement tentatives et personnelles. Reste que, appuyées sur un effort d’investigation considérable et sur une réflexion prolongée, elles donnent une idée, sur un exemple, de la manière dont se pose aujourd’hui en Science le problème humain.

Étudié étroitement en lui-même par les anthropologistes et les juristes, l’Homme est une chose minime, et même rapetissante. Son individualité trop marquée masquant à nos regards la Totalité, notre esprit se trouve incliné, en le considérant, à morceler la Nature, et à oublier de celle-ci les liaisons profondes et les horizons démesurés : tout le mauvais anthropocentrisme. D’où la répugnance, encore sensible chez les savants, à accepter l’Homme autrement que par son corps, comme objet de Science.

Le moment est venu de se rendre compte qu’une interprétation, même positiviste, de l’Univers doit, pour être satisfaisante, couvrir le dedans, aussi bien que le dehors des choses, — l’Esprit autant que la Matière. La vraie Physique est celle qui parviendra, quelque jour, à intégrer l’Homme total dans une représentation cohérente du monde.

Puissé-je faire sentir ici que cette tentative est possible, et que d’elle dépend, pour qui veut et sait aller au fond des choses, la conservation en nous du courage et de la joie d’agir.

En vérité, je doute qu’il y ait pour l’être pensant de minute plus décisive que celle où, les écailles tombant de ses yeux, il découvre qu’il n’est pas un élément perdu dans les solitudes cosmiques, mais que c’est une volonté de vivre universelle qui converge et s’hominise en lui. L’Homme, non pas centre statique du Monde, — comme il s’est cru longtemps ; mais axe et flèche de l’Évolution, — ce qui est bien plus beau (p. 9-10).

(...)

Nous passons, en ce moment même, par un changement d’Age.

Age de l’Industrie. Age du Pétrole, de l’Électricité et de l’Atome. Age de la Machine. Age des grandes collectivités et de la Science... L’avenir décidera du meilleur nom pour qualifier cette ère où nous entrons. Le terme importe peu. Ce qui compte, en revanche, c’est le fait de pouvoir nous dire qu’au prix de ce que nous endurons, un pas de plus, un pas p.238 décisif de la Vie, est en train de se faire en nous et autour de nous. Après la longue maturation poursuivie sous la fixité apparente des siècles agricoles, l’heure a fini par arriver, marquée pour les affres inévitables d’un autre changement d’état. Il y a eu des premiers Hommes pour voir nos origines. Il y en aura pour assister aux grandes scènes de la Fin. La chance, et l’honneur, de nos brèves existences à nous-mêmes, c’est de coïncider avec une mue de la Noosphère... En ces zones confuses et tendues où le Présent se mêle au Futur, dans un Monde en ébullition, nous voici face à face avec toute la grandeur, une grandeur jamais atteinte, du Phénomène humain. Ici ou nulle part, maintenant ou jamais, dans ce maximum et à cette proximité, nous pouvons espérer, mieux qu’aucun des esprits qui nous ont devancés, mesurer l’importance et apprécier le sens de l’Hominisation. Regardons bien, et tâchons de comprendre. Et pour cela, essayons, quittant la surface, de déchiffrer la forme particulière d’Esprit naissant au sein de la Terre Moderne. Terre fumante d’usines. Terre trépidante d’affaires. Terre vibrante de cent radiations nouvelles. Ce grand organisme ne vit en définitive que pour et par une âme nouvelle. Sous le changement d’Age, un changement de Pensée. Or, où chercher, où placer, cette altération rénovatrice et subtile, qui, sans modifier appréciablement nos corps, a fait de nous des êtres nouveaux ? —

Nulle part ailleurs que dans une intuition nouvelle, modifiant dans sa totalité, la physionomie de l’Univers où nous nous mouvions ; — dans un éveil, autrement dit.

Ce qui, en l’espace de quatre ou cinq générations, nous a faits, quoi qu’on dise, si différents de nos aïeux, — si ambitieux, — si anxieux aussi, ce n’est pas simplement, à coup sûr, d’avoir découvert et maîtrisé d’autres forces de la Nature. Tout à fait au fond, si je ne me trompe, c’est d’avoir pris conscience du mouvement qui nous entraîne, — et par là de nous être aperçus des redoutables problèmes posés par l’exercice réfléchi de l’Effort humain (p. 145).

 

 

4 / Illusions d’optique

 

Temps et espace australiens

Debbie Rose, « Ned Kelly est mort pour nos pêchés » dans Rêve et politique des premiers australiens,

textes édités par Delphine D. Morris et Michel Boccara, 2000, p. 254-57

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« Mon bail ne peut être effacé. Aucune pluie ne peut le laver lui, rien du tout ne peut me l’enlever. C’est le mien de bail. Le bail de l’homme blanc, tu le lis sur le papier, tu le changes l’année prochaine : un aut’bail. C’est ce qu’ils appellent un bail spécial tu sais, dans la loi du Blanc. Mon bail à moi tu peux pas le laver. Il est debout là-bas, s’en fout si la pluie le bat, tu peux pas l’effacer. Il sera là-bas pour des années et des années, jusqu’à c’que j’meurre, jusqu’à ce qu’un autre homme vienne reprendre ce bail. Le même bail. Ce bail pour toujours. On l’appelle, ce bail, la Loi noire. »

La vie-Rêve est différente de la vie ordinaire car ce qui existe en tant que Rêve perdure. Il y a aussi ce que nous pourrions raisonnablement appeler une distinction temporelle entre Rêve et ordinaire. Les Rêves furent un temps mobiles morphologiquement et spatialement. Ils sont maintenant fixes.

J’ai remarqué que la plupart des anciens de Yarralin et de Lingara retraçaient leur généalogie jusqu’à environ trois générations, jusqu’à leurs grands-parents, et que ça s’arrêtait là. Les grands-parents sont pour la plupart des gens sortis tout droit du Rêve. Old Tim Yilngayari exprime cela de façon explicite : « Oh, ma mère n’est jamais née. Elle est sortie du Rêve ». Donc, le moment où le Rêve devint ordinaire est seulement à une centaine d’années de nous. Le changement de Rêve à ordinaire est variable dans le sens où il est toujours relatif à celui qui parle. Le point important reste qu’il nous précède et que nous n’en sommes pas. La relation entre Rêve et ordinaire peut être conceptualisée de deux manières. Si nous nous situions hypothétiquement dans le Rêve, nous verrions une grande mer de perdurance, sur les bords de laquelle se trouvent les sables du temps ordinaire. Leur origine est dans le Rêve mais leur existence est éphémère. Si en revanche nous nous plaçons dans le temps ordinaire et regardons vers le passé, nous voyons une période d’environ cent ans – un temps présent ordinaire marqué par des changements qui ne perdurent pas, par une séquence qui peut être décrite précisément en termes temporels, et par l’oblitération de l’éphémère. Le Rêve peut être conceptualisé comme une grande vague qui nous suit, oblitérant les débris de nos existences et illuminant, comme un jeu d’images synchrones, ces choses qui perdurent. Quand on commence à parler de Rêve, la synchronie devient alors un trait saillant. Les Rêves existent tous tout le temps pour ainsi dire. Stanner fait référence au Rêve comme à un « Partoutemps / En tout temps » - c’est un terme utile. Un exemple suffira comme démonstration. Tony Swain a étudié le christianisme parmi les Warlpiri de Yuendumu et il a demandé aux Warlpiri chrétiens qui était venu le premier : Adam, Moïse ou Jésus. Leur réponse fut : ni l’un ni l’autre, ils vécurent tous le même jour. Certaines personnes suggérèrent qu’il était même possible que Moïse ait voyagé dans le désert du Tanami. Swain avance, et je pense que c’est juste, que les Warlpiri ont tenté de transformer les concepts bibliques du temps en concepts aborigènes de l’espace.

En somme, le Rêve et l’ordinaire existent tous deux dans l’espace réel, nommé, du pays. Ils sont tous deux ancrés dans la terre, et tous deux puisent ultimement leur vie dans la terre. Le temps ordinaire, que les individus ressentent par les jours et les nuits, les saisons sèches et les saisons humides, la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse, est une période sur laquelle nos concepts occidentaux du temps ont un certain pouvoir explicatif. Le Rêve en revanche est puissamment marqué par la synchronie qui est aussi située dans l’espace nommé réel.

Dans la vie ordinaire, les concepts d’avant et après ont une dimension temporelle. Ils sont contingents au lieu temporel « maintenant ». Comme dit Ricœur, « le maintenant est constitué par la transition et la transaction même entre prévision, mémoire et attention ». Pour les gens de Yarralin, « maintenant » en tant que lieu temporel est différencié du passé et du futur le long d’un certain nombre de lignes, dont la plupart indique comment les gens tentent de construire une continuité entre avant et après. Ainsi par exemple, nous ici maintenant, c’est-à-dire nous ici dans ce présent partagé, nous distinguons des gens des temps anciens par le fait qu’ils nous ont précédés et ont rendu possibles les conditions de notre existence. Par rapport à eux, nous sommes appelés « la bande qui vient derrière »- ceux qui viennent après. Séquence et succession sont les traits dominants. Comme Riley Young le disait en référence à son Rêve « bail » - il le tient jusqu’à ce qu’il meure et un autre homme le remplace. Le futur est le domaine de ceux qui viennent après nous. On les appelle parfois la nouvelle bande, ou la nouvelle génération, et parfois simplement « ceux après nous » - ceux qui viennent après. C’est notre travail de s’assurer que la loi soit enseignée à ceux qui viennent après et qu’ils hériteront de nous une place et des responsabilités.

Dans le Rêve, les seules coordonnées temporelles qui nous permettraient de définir un avant et un après sont des disjonctions majeures. L’eau salée couvrait la terre avant qu’elle ne se retire dans les océans ; les Rêves marchaient sous forme humaine avant de se fixer dans leur forme et dans l’espace. Pendant la période marquée par ces disjonctions, la synchronie prévaut. Adam, Moïse et Jésus y étaient tous ensemble, pas un ne venait le premier. Cependant il y a un ordre défini par le mouvement dans l’espace géographique réel. A Yarralin, la plupart (pas tous) des Rêves ont voyagé d’ouest en est. Dans l’ordre séquentiel, avant signifie ouest, après signifie est.

Avant et après sont des contrastes qui sont contingents à la place où se tient celui qui parle. Quand, à Yarralin, les gens parlent de Rêves d’avant, ils parlent de tous les sites qui se trouvent à l’ouest de Yarralin, alors que les Rêves d’après sont tous les sites qui se trouvent à l’est.

Si quelqu’un parlait à partir d’un autre endroit, avant et après seraient différents. La géographie reste fixe, de même que les traces. Seul le lieu spatial de ceux qui parlent en temps ordinaire se promène. La complexité de cette géographie du Rêve est hors de ma portée. La pratique qui consiste à ancrer les gens dans le pays par les liens de « propriété » et l’utilisation de chants qui «enchantent » le pays donnent une dimension temporelle au mouvement géographique, multiplient le nombre de permutations disponibles à partir des coordonnées de base espace/temps. Mais que ces élaborations sur le temps, l’espace et la mobilité n’obscurcissent pas les points dont nous discutons ici.

Dans le Rêve, nous remarquons que les événements sont organisés spatiallement et moralement. Dans un autre article j’ai avancé l’argument que dans le Rêve, les principes moraux sont affirmés à l’aide de ce que j’ai appelé événements clefs. Ce sont les actions des Rêves à contenu moral spécifique ;
d’autres événements, d’autres personnes, d’autres images peuvent être rapportés à l’événement clef s’ils partagent le même contenu moral.

Les événements clefs sont donc ouverts en ce qu’ils attirent et font place à la spécificité. Les événements du présent, si l’on veut les rendre mémorables, seront stockés dans le Rêve en étant regroupés avec les événements du Rêve. Le résultat est une vue du passé dans laquelle les événements sont organisés selon des critères de contenu et d’espace, et non de manière prédominante par séquence temporelle.

 

 

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